Colombie : #metoo secoue les médias, des cadavres dans le placard
L’onde de choc est passée. Ce qui ne s’est pas dit pendant des décennies éclate au grand jour en Colombie, révélant une culture du harcèlement sexuel profondément ancrée dans les médias. Le mouvement #YoTeCreoColega, propulsé par le témoignage courageux de Juanita Gómez, a brisé le silence et ouvert la voie à une véritable révolution dans le paysage audiovisuel colombien.
L'aveu qui a fait trembler caracol
Tout a commencé avec un simple post sur les réseaux sociaux. Juanita Gómez, journaliste chez Semana après avoir quitté Caracol en 2022, a raconté l'agression qu'elle avait subie en 2015, alors qu'elle couvrait une mission internationale pour la chaîne colombienne. Un collègue plus âgé avait tenté de l'embrasser de force dans un ascenseur. La peur des représailles et le poids de la hiérarchie l'avaient alors poussée au silence. Mais la suspension de deux journalistes de Caracol, suite à d'autres accusations de harcèlement, a été le catalyseur qui l'a incitée à briser ce pacte de silence, qualifiant cette prise de parole de « justice divine ».
L’effet a été immédiat. Des dizaines d’autres femmes journalistes ont dénoncé des faits similaires, utilisant les hashtags #MeTooColombia et #YoTeCreoColega. L’ampleur du phénomène est révélatrice d’une culture toxique, où le pouvoir et l’ancienneté semblaient offrir une impunité aux agresseurs.

Des têtes qui roulent et des vagues qui s’étendent
Caracol a réagi en limogeant deux de ses journalistes les plus emblématiques : Jorge Alfredo Vargas, 59 ans, et Ricardo Orrego, 51 ans. Les deux hommes ont nié les accusations, mais la chaîne a justifié ces décisions comme une mesure visant à « protéger l'intégrité de toutes les personnes impliquées et à préserver la confiance que la société accorde à notre organisation. » Il est important de noter que Caracol se distancie, mais ne juge pas directement.
Mais l’affaire ne s’est pas limitée aux couloirs de Caracol. Elle a eu des répercussions bien plus larges, dépassant même l’ampleur de la première vague #MeToo en Colombie il y a dix ans. Le scandale a contaminé le gouvernement du président Gustavo Petro, avec la démission du vice-ministre de l'égalité suite à l'envoi d'une photo nue non sollicitée à une subordonnée. La révélation de Paloma Valencia, candidate de l’opposition de droite, a ajouté une nouvelle couche de complexité à cette crise.

Un mouvement qui prend de l'ampleur
Conscient de l'ampleur des témoignages, un groupe de journalistes a créé une adresse e-mail sécurisée, [email protected], pour recevoir les dénonciations. Mónica Rodríguez, ancienne présentatrice de Caracol, a révélé que plus de 220 e-mails avaient été reçus, ne concernant pas uniquement des journalistes. « Il y a des signalements de harcèlement dans le secteur médical, des écoles, des universités, des multinationales, et même des ONG. Cela montre que ce mouvement ouvre une conversation sur le harcèlement systématique et structurel qui existe dans toutes les entreprises publiques et privées du pays. »
Face à cette vague de dénonciations, le procureur général, Luz Adriana Camargo, a pris une mesure inédite : autoriser les enquêtes à se baser sur les réseaux sociaux ou les articles de presse, supprimant ainsi l'obligation pour les victimes de déposer une plainte formelle. Une enquête a d'ailleurs été ouverte sur l'affaire Caracol.
Paula Bolívar Pinilla, co-directrice du site Brava News, a déclaré : « Je vais consacrer toute ma vie à veiller à ce que ce mouvement ne soit pas vain ni une simple tendance sur Twitter. Ces femmes nous ont fait confiance. »
La Colombie est à un tournant. Le silence s’est brisé. Reste à savoir si cette prise de conscience se traduira par des changements profonds et durables dans la culture du travail et dans les relations de pouvoir.